Revenue d’un séjour au Gabon de 2 ans, l’adjudant Séverine Craipeau travaille à la direction des ressources humaines de l’armée de terre à Paris. Mais, le week-end, elle troque son uniforme «terre de France» pour un autre uniforme, noir cette fois-ci pour exercer sa passion celle d’arbitre de football en évoluant au plus niveau national.
Denis Dujardin: Pourquoi avoir choisi l’arbitrage et en plus dans un sport à dominante masculine ? A quel âge as-tu débuté ?
Séverine Craipeau : Bercée dans le football depuis mon plus jeune âge avec un papa arbitre pendant plus de 30 années, je me suis tournée logiquement vers l’arbitrage. Je n’aurais jamais fait une grande joueuse de foot, alors mon père m’a proposé de devenir arbitre. Au début j’étais joueuse / arbitre mais ce n’était pas facile à concilier. J’ai alors arrêté le foot pour pouvoir me consacrer pleinement à l’arbitrage et espérer gravir les échelons. Je suis arbitre depuis 1996. J’entame donc à 37 ans ma 17ème année dans l’arbitrage de football.
Comment les garçons ont réagi quand ils étaient arbitrés par une femme ?
Au début de ma carrière, les hommes nous regardaient avec surprise. Maintenant, c’est rentré dans les mœurs. Je pense même que le comportement de certains joueurs peut s’adoucir lorsqu’une femme arbitre, mais ce n’est pas une généralité. Les matches d’hommes réclament une très bonne condition physique, donc il faut être à la hauteur pour pouvoir être respecté.
En quelle année es-tu arrivée en première division ? Comment s’est passée ta progression ?
Je suis arrivée en première division en 2004. Cela fait donc 7 années que j’arbitre en D1, avec toujours autant de plaisir, et en espérant que cela ne s’arrête jamais.
Le plaisir avant tout
Comment as-tu réussi à concilier ta profession de militaire et ta passion pour l’arbitrage ?
Ce n’est pas évident tous les jours. J’ai la chance d’exercer un métier qui me permet de me maintenir en condition physique. A contrario de mes collègues arbitres, moi je m’entraîne tous les matins dans le cadre professionnel. C’est un réel avantage de se dire qu’en rentrant le soir, je n’ai pas à chausser mes baskets pour aller courir. Du point de vue familial c’est plus dur. Je suis sur Paris toute la semaine pour travailler et je rentre chez moi en Vendée tous les vendredis soirs. Le week-end est très court car les déplacements en D1 couvrent toute la France. Parfois je ne rentre chez moi que pour 10 heures et je reprends la route pour assurer ma passion.
En 2005, l’aventure du football féminin débute au sein des armées et tu es immédiatement contactée pour être arbitre de matches internationaux militaires. Quels souvenirs gardes-tu de ces premiers matches ?
Une grande fierté d’avoir été contactée par les instances militaires. Mon premier match m’a mené à Tours pour une opposition entre la France et La Hollande. Un souvenir mémorable qui restera gravé dans ma mémoire et un accueil très chaleureux de la part du staff et des joueuses. J’ai eu ensuite la chance d’enchaîner d’autres matches internationaux dont la coupe du monde féminine aux Pays Bas, le Kentish chez les hommes en Angleterre, et à chaque sortie je garde toujours autant de plaisir à arbitrer.
En 2007, tu es retenue pour participer pour la première fois aux Jeux mondiaux militaires en Inde. Comment s’est déroulée cette compétition ? Quelles expériences en as-tu retenu ?
Une première pour moi de partir si loin pour l’arbitrage. La compétition s’est déroulée dans une bonne ambiance. Tous les pays participants avaient emmené des arbitres. J’ai eu la chance de côtoyer des arbitres FIFA et d’apprendre à leurs côtés. J’ai enchaîné beaucoup de matches, au centre, en assistante mais aussi en tant que 4ème arbitre. J’ai eu la chance d’être assistante lors de la finale au côté de Carol Anne Chenard, arbitre FIFA canadienne qui a officié lors de la dernière coupe du monde en Allemagne, mais aussi au côté de l’allemande Bibiana Steinhaus qui a arbitré au centre la finale de la coupe du monde.
Madame l’arbitre !
Tes compétences sont immédiatement reconnues par les instances militaires internationales et tu enchaînes tous les championnats internationaux militaires. Cela te change du «train-train» du championnat national où tu croises également certaines filles qui sont militaires. Entretiens des rapports différents avec les filles que tu croises le dimanche et les mêmes que tu vois en tenue quelques jours après ?
Effectivement, je croise des filles qui jouent dans le championnat de 1ère division et qui portent l’uniforme la semaine. Les rapports sont amicaux la semaine, mais lorsque je les vois le week-end, la neutralité reprend le pas et je préfère ne les saluer qu’à la fin du match.
Tu étais partie au Gabon en 2008 pour une durée de 2 ans. As-tu arbitré à l’étranger ? Comment as-tu trouvé l’arbitrage africain ?
J’ai eu la chance d’arbitrer dans le championnat gabonais en 1ère division masculine. Une expérience extraordinaire car on est complètement déconnecté du système européen où l’argent peut parfois prendre le dessus. Au Gabon, les stades sont remplis de supporters fanatiques, d’autorités politiques qui peuvent parfois avoir une influence sur l’arbitrage. Ma neutralité de par mon origine française, et ma couleur de peau m’ont beaucoup aidé dans l’arbitrage en Afrique. J’étais respectée sur le terrain et hors du terrain. Souvent j’étais saluée en ville par les supporters qui m’appelaient "madame l’arbitre" ou "toi la blanche". Des signes de reconnaissance qui me touchaient et qui montraient la fraternité entre les peuples, mais surtout que le sport est un moteur pour la paix dans le monde.
Il y a un réel fossé dans l’arbitrage entre le niveau français et le niveau Gabonais. J’ai eu la chance d’officier auprès d’arbitres FIFA gabonais (centraux et assistants), mais le manque de d’arbitre dans ce pays fait qu’on propulse des jeunes et «moins jeunes» en 1ère division et en internationale sans avoir cette expérience qu’ont nos arbitres de l’élite française. Le résultat est flagrant, on ne voit presque jamais des arbitres africains lors des grands évènements (JO, coupe du monde …).
 |
Alexandre Loureiro/Gingafotos |
Au centre pour la finale Brésil – Allemagne
En juillet dernier, tu étais avec la délégation française aux jeux mondiaux militaires. Quels matches as-tu arbitré ? Quels souvenirs gardes-tu de ton séjour au pays où le foot est roi ? Comment juges-tu l’arbitrage français par rapport à celui des autres nations ?
Partir aux 5èmes jeux mondiaux militaires à Rio de Janeiro, tous les arbitres en rêvent ... Dès notre arrivée au pays du foot, nous avons eu la chance de rentrer et de fouler les plus belles pelouses de Rio, tel que le stade olympique «Joao Havelange», mais aussi le mythique stade de Vasco de Gama. Une compétition très bien organisée dans des conditions dignes des plus grandes compétitions internationales. J’ai officié chez les hommes et chez les femmes en tant que 4ème arbitre, mais surtout au centre lors des matches de poule entre les USA et les Pays-Bas. Je me souviendrais toujours du dernier briefing, lorsque l’on m’a annoncé que j’allais arbitrer la finale féminine au centre. En plus d’être dans le pays du football, d’avoir vu des choses magnifiques, d’avoir côtoyé des gens des tous horizons, j’avais l’honneur d’arbitrer la finale entre le Brésil et l’Allemagne. Une finale mémorable avec deux équipes Fair Play et surtout une victoire du pays hôte sur le score de 5 à 0. Le score est large mais les Allemandes n’ont pas à rougir de cette défaite. L’arbitrage français n’a pas démérité, puisque nous avons retrouvé un autre arbitre français en finale féminine: Fabien Akkermans en 4e arbitre, mais aussi chez les hommes en finale : Paul Cravo en tant que 4e aussi. Le niveau était relevé chez les arbitres puisque nous n’avions que des arbitres FIFA excepté la France qui n’avait que des arbitres fédéraux. Donc j’estime que nous avons porté les couleurs de la France au plus haut niveau, tout en restant humbles.
Avant de partir à l’étranger, tu avais eu l’occasion d’être 4e arbitre lors d’un match de l’équipe de France A. Comment juges-tu la progression du foot féminin en France et le parcours de l’équipe de France en coupe du Monde ?
Cette équipe de France est magique et elle fait rêver. Grâce à la cohésion et à la bonne ambiance au sein de cette équipe, les joueuses ont eu un parcours extraordinaire en coupe du monde. Le foot féminin en France ne demande qu’à se développer. Je suis heureuse de voir aujourd’hui que des chaînes de télévision s’intéressent au championnat Français et qu’on diffuse toutes les rencontres de l’équipe de France féminine. Nous n’en sommes qu’aux prémices et j’espère que cela va continuer et que ce n’est pas juste un effet coupe du monde.
Tu es maintenant de retour sur les terrains de métropole. Quels sont tes prochains objectifs aussi bien avec le foot civil que militaire ?
Je suis heureuse de commencer une nouvelle saison en D1. Chaque match arbitré n’est que du pur bonheur. Je prends tout ce que l’on me donne en me disant que je fais partie des privilégiés et j’espère à chaque fin de saison que cela ne s’arrête jamais. J’ai la foi, l’envie…
Du côté militaire, j’espère encore avoir la chance d’arbitrer les matches de préparation des équipes militaires féminines et masculines, mais aussi au niveau international comme le Kentish ou encore le prochain championnat du monde féminin en Allemagne à l’été 2012. |